Entre deuil et travail : « Le deuil s’invite inévitablement au bureau »

Le mois de novembre s’inscrit traditionnellement sous le signe de la perte et des adieux. Ainsi, il invite à approfondir ce sujet si délicat à aborder : le deuil. La conseillère en prévention Daisy Buttiens accompagne les organisations, les cadres dirigeants et leurs collaborateurs dans cette matière difficile. « Il est important de parler du deuil, même au travail. »

En tant que membre du groupe de travail « Verder », une structure qui accueille les personnes éprouvées par le suicide d’un proche ou d’un être cher, Daisy Buttiens a étudié la thématique du deuil pendant de nombreuses années. Elle a co-organisé des rencontres entre survivants, dispensé des formations et collaboré avec d’innombrables organisations. Aujourd’hui, elle fait bénéficier le milieu professionnel de son expérience et de ses acquis. Dans son rôle de conseillère en prévention « aspects psychosociaux », elle aide à aborder la question du deuil en entreprise.

C’est peut-être un truisme, mais le deuil ne s’arrête pas aux portes de l’entreprise.

Daisy : « C’est exact. Dans les nombreux entretiens que j’ai eus à ce sujet, tout le monde était d’accord : la perte d’un être cher vous marque durablement, dans tous les aspects de votre vie, donc aussi au travail. C’est pourquoi il est si important de parler du deuil dans ce contexte spécifique. »

Pourquoi le deuil reste-t-il un sujet tabou ?

« Dans mon rôle de conseillère en prévention, je suis directement confrontée à ce que les survivants me racontaient à l’époque. Lorsqu’on vient d’un monde où le deuil est sur toutes les lèvres, le contraste avec le milieu de l’entreprise est saisissant. Les survivants se sentent souvent isolés dans leur chagrin. Mais les cadres dirigeants et les collègues avouent leur malaise face au deuil ; souvent, ils ne savent pas quoi dire. Les survivants craignent à leur tour d’être jugés dans leur façon de faire leur deuil, et préfèrent donc se taire. »

Pouvez-vous nous expliquer ce qui se passe pendant le travail de deuil ?

« L’une de mes anciennes collègues a vécu un tremblement de terre dévastateur au Népal. Ce qui restait après le séisme était terrible à voir : une ville en ruines, remplie de gens en pleurs, criant à l’aide. Mais derrière elle, elle voyait les montagnes, la nature indemne, comme s’il ne s’était rien passé. Le reste du monde continuait à tourner. Dans les semaines suivant le séisme, elle partait souvent en montagne pour se reposer, loin du chaos.

Les personnes confrontées à une perte violente, comme un décès, un divorce ou un licenciement, vivent une expérience comparable. L’épreuve qu’elles traversent ressemble à un tremblement de terre provoquant d’énormes ravages. Elles sont prises dans un mouvement de balancier continu : entre la ville – la confrontation à l’objet perdu – et les montages – le rétablissement, la distraction et la focalisation sur ce qui reste.

Personne ne peut dire où ce mouvement de balancier commencera ni à quelle vitesse s’effectuera ce va-et-vient. Cela varie d’une personne à l’autre. Mais le travail de deuil sera considérablement allégé si la personne est libre de suivre son propre mouvement, et si elle se sait écoutée. »
 

Ne vaudrait-il pas mieux que les collaborateurs terminent le processus de deuil en privé avant de reprendre le travail ?

« Hélas, c’est plus compliqué que cela. Le deuil est un travail permanent, en dents de scie. Si on devait attendre qu’il soit ‘terminé’, les personnes éprouvées par une perte resteraient chez elles toute leur vie. Ce qui est bien évidemment impossible. Le deuil s’invitera donc au bureau. C’est inévitable. »

Comment aidez-vous concrètement les organisations à aborder la question du deuil ?

« Dans mon travail de fin d’études de conseillère en prévention ‘aspects psychosociaux’, j’ai développé un outil pour aider les survivants, les organisations, les cadres dirigeants et les collègues à parler du deuil en entreprise. À l’occasion d’un groupe de travail avec des responsables RH, des directions et d’autres parties prenantes, nous avons évoqué les écueils et les bonnes pratiques. J’ai élaboré des fiches d’informations pour les quatre groupes cibles principaux : les organisations, les cadres dirigeants, les collègues et les survivants. Outre des renseignements généraux sur les différentes phases du mouvement de balancier, ces fiches proposent aussi des conseils pratiques, notamment sur la communication : qui communique, comment, et à quel moment.

Par ailleurs, j’ai créé une feuille de route complète, qui peut servir de base à une politique de gestion du deuil au sein de l’organisation. Les cadres dirigeants pourront aussi s’en saisir lorsque l’un de leurs collaborateurs est confronté à un deuil intense. »