Comment prévenir un traumatisme permanent après un grave accident du travail ?
Un grave accident du travail peut avoir des conséquences permanentes, tant physiques que psychologiques. Comment réagir en tant que collègue impliqué, conseiller en prévention ou employeur ? Nous avons posé la question à Lindsy Werrebrouck, conseillère en prévention des aspects psychosociaux (CPPSY) chez Mensura, et à son collègue Bjorn Christis, conseiller en prévention de la sécurité au travail.
- Comment définir un grave accident du travail et un traumatisme ?
- À quoi ressemble une réaction « normale » à un traumatisme ?
- Que se passe-t-il lorsque les premières émotions se font sentir ?
- En tant que conseiller en prévention, comment ne pas ramener ces émotions chez soi ?
- En tant qu’employeur, comment faire face à un grave accident du travail traumatisant ?
Comment définir un grave accident du travail et un traumatisme ?
Bjorn : « Un grave accident du travail est un accident mortel du travail ou un accident du travail qui remplit certaines conditions. Il implique la combinaison d’une blessure et d’un événement et/ou d’un objet inhabituel. Par exemple une fracture résultant de l’effondrement d’une structure aérienne. »
Lindsy : « Un événement est potentiellement traumatique s’il répond à la règle des “4 I” : il est Imprévisible et Incontrôlable, Impressionnant et met à mal notre illusion d’Invulnérabilité. Nous savons tous qu’un accident du travail peut se produire, mais cette illusion d’invulnérabilité nous laisse penser qu’il ne nous arrivera pas. Cette illusion nous empêche de partir au travail tous les matins avec anxiété. »
« Un accident du travail grave laisse souvent des traces profondes. Non seulement chez la victime, mais aussi chez ses collègues, ses supérieurs hiérarchiques ou les témoins. Heureusement, toutes les personnes qui vivent un événement traumatisant ne développent pas nécessairement un traumatisme psychologique durable. Ce n’est le cas que lorsque les symptômes initiaux – normaux – persistent après plusieurs mois. La manière dont sont gérées les premières heures, les premiers jours et les premières semaines après l’accident fait toute la différence. En identifiant les événements potentiellement traumatisants et en y réagissant de manière appropriée, nous pouvons réduire considérablement, voire prévenir, le risque de troubles psychologiques à long terme. »
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À quoi ressemble une réaction « normale » à un traumatisme ?
Lindsy : « Immédiatement après un grave accident du travail, le corps passe en mode survie. Le système de réponse au stress se met pleinement en action et les réactions peuvent être très variées : pleurs, tremblements, confusion, palpitations, transpiration, mais aussi parfois un simple sourire ou un calme et une détermination surprenants. Toutes ces réactions sont normales. À ce stade, le cerveau cherche avant tout à rétablir la sécurité et à comprendre ce qui s’est passé. Le plus important, c’est de parvenir à évacuer la tension accumulée. Acceptez cette décharge et ces émotions, elles ont leur place. Parlez-en également avec quelqu’un que vous connaissez et en qui vous avez confiance. La seule chose qui ne marche pas, c’est rester seul. »
Bjorn : « Jusqu’à présent, j’ai accompagné une seule entreprise pour Mensura à la suite d’un accident mortel du travail. Il s’agissait d’un jeune d’à peine 20 ans qui était resté coincé entre deux machines. Je ne l’oublierai jamais : ses parents et ses amis en larmes, la colère et l’abattement, la culpabilité de ceux qui restent, le corps chez le médecin légiste... Dans un tel moment, en tant que conseiller en prévention, il faut faire abstraction de ses émotions et se concentrer sur les faits : recueillir des témoignages et rédiger un rapport en tant qu’expert. Que s’est-il passé et comment l’éviter à l’avenir ? »
Que se passe-t-il lorsque les premières émotions se font sentir ?
Lindsy : « Après la décharge pure et simple vient la guérison. Pour de nombreuses personnes, ces émotions extrêmes génèrent de la panique, mais nous leur faisons comprendre qu’il s’agit d’une réaction saine et réparatrice. Les flash-backs, les cauchemars, les sursauts de peur, les troubles du sommeil et de la concentration, ainsi que les comportements d'évitement sont intenses, mais constituent également un signe que le processus de guérison a commencé. Ce sont des réactions normales face à un événement anormal. »
« Nous possédons d’ailleurs une résilience naturelle, qui se manifeste surtout lorsque nous sommes entourés. Exprimez votre ressenti et écoutez votre corps. Nous examinerons l’évolution de votre convalescence après un mois. Vous pleurez encore souvent dans votre lit, mais vous parvenez à sortir à nouveau ? C’est que votre corps est en cours de guérison ; laissez la douleur s’exprimer. Il est important de ne pas rester bloqué dans l’évitement. »
« Vous avez l’impression de stagner , que vos symptômes ne s'atténuent pas, voire qu'ils s'aggravent? Il est alors question de traumatisme. La tension accumulée n’a pas trouvé d’échappatoire et s’est ‘fixée’ dans votre corps. Dans ce cas, nous vous orientons vers un psychologue spécialisé dans les traumatismes afin de procéder à une confrontation et d’évacuer les tensions dans un environnement sûr. »
Bjorn : « Lorsque j’ai parlé aux témoins de l’accident mortel du travail, j’ai également remarqué que beaucoup ne se souvenaient que de bribes. En principe, ce type de rapport doit être rédigé dans les dix jours, mais d’un commun accord avec le CPPSY de l’entreprise et la division Contrôle du bien-être au travail du SPF (CBE), nous avons accordé un délai supplémentaire aux témoins. Une fois apaisés, nous avons pu reconstituer ensemble les souvenirs. Cette étape était elle aussi une forme de traitement. »
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En tant que conseiller en prévention, comment ne pas ramener ces émotions chez soi ?
Lindsy : « Les émotions intenses font partie du métier. Nous essayons autant que possible de faire preuve d’empathie, sans pour autant nous laisser envahir par les émotions des autres. Nous veillons à respecter notre rôle professionnel, mais cela ne signifie pas que les événements ou les émotions des autres ne peuvent pas nous toucher. Nous avons nous-mêmes recours au soutien entre collègues, à l’intervision, et nous restons attentifs aux signes de surmenage chez nous-mêmes. Ce n’est qu’en prenant suffisamment soin de votre propre résilience que vous pourrez soutenir les autres durablement. Ne vous obligez surtout pas à rester fort simplement parce que vous êtes psychologue. Appelez quelqu’un que vous connaissez afin de pouvoir vous confier en toute sécurité. »
Bjorn : « Chaque fois que je vois la machine en question, je revois ce garçon allongé là. Le CPPSY de service m’a contacté pour discuter après l’accident et, quoi qu’il arrive, chez Mensura, nous discutons toujours en groupe de ces accidents du travail. Ça m’a vraiment fait du bien. »
En tant qu’employeur, comment faire face à un grave accident du travail traumatisant ?
Bjorn : « Dans l’entreprise où s’est produit l’accident mortel du travail, les activités de production ont été interrompues. En concertation avec les CPPSY et le SPF CBE, et après la mise en place des mesures préventives nécessaires, les différentes lignes ont été remises en service. Aujourd’hui, on constate une réelle différence en termes de culture de la sécurité. Tout le monde veille désormais au maximum à la sécurité pour ne plus jamais avoir à traverser une telle situation. »
Lindsy : « En tant qu’employeur, vous pouvez jouer un rôle important dans la prévention des séquelles psychologiques à long terme après un accident du travail grave. Avant tout, il est essentiel d’assurer la sécurité, le calme et la clarté. Les salariés ont besoin d’informations précises, d’un soutien concret et de la certitude que leur bien-être est pris en compte. Faites preuve d’empathie, écoutez sans juger et respectez le fait que chacun réagit différemment à un événement traumatisant. Par ailleurs, l’accompagnement ne s’arrête pas après la prise en charge initiale. En organisant régulièrement des points de suivi dans les jours et les semaines qui suivent, en restant en contact et en proposant un accompagnement professionnel en temps utile lorsque cela s’avère nécessaire, un employeur peut soutenir le processus de rétablissement et réduire le risque de troubles traumatiques persistants. »
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